Navarre Un village vivant en autarcie. Avec ses jardiniers, son potager, ses pommes à cidre, son four à pain, ses cuisiniers, ses peintres et ses ateliers de couture. Nous sommes en Normandie, c’était au début du siècle, cet endroit s’appelait l’asile psychiatrique. Les patients travaillaient, beaucoup arrivaient à Navarre et n’en ressortaient jamais. Navarre ou l’univers des fous, avec sa structure autonome, ses bals, sa fanfare et ses camisoles de force. 1968 , les asiles de fous font peau neuve. 1998, qu’en reste-t-il ? La vision extérieur de Navarre n’a pas changé d’apparence. Les locaux sont si nombreux que même les rénovations en cours ont laissé ces parties à l’abandon. Plongeon dans l’oubli, les cellules sont toujours là. Les murs dessinés de toutes les atmosphères se réveillent, les portes sont ouvertes et les planchers défoncés, Nous cherchons à photographier l’esprit des lieux. Approche documentaire ou allégorique, nos photographies sont un fragment de cette mémoire asilaire. Les jeux des portes racontent le passé, comme un jeu de construction les images s’entre claquent. Un morceau de monde à part est resté là, abandonné à ses propres traces. Pourtant ses forces restent là sous tension et rien ne permet de les libérer. Les cellules, un jour, seront rasées du paysage. L’oeil photographique se souvient, la texture des murs, les rêves dessinés, les fleurs de lys, comme une pureté dans l’image au delà de l’apparence fonctionnelle de cette institution. L’intensité s’est figée avec le temps. Il n’y a plus de cris, d’yeux hagards, de camisoles. Les acteurs ont disparu mais pas leurs souffrances. Nous avons touché leurs fantômes. Quartier des femmes, quartier des hommes, cellule d’isolement. Ils ne leur restaient que la lumière aux fenêtres si hautes pour sentir la vie.