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Henri Maccheroni - Chez Pierre Molinier

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Henri Maccheroni - Chez Pierre Molinier
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de Henri Maccheroni

Chronique Privée 

Chez Pierre Molinier

L’antre des nymphes

Lorsque j’évoque aujourd’hui le souvenir de Molinier, lorsque je parle de lui ou le mentionne dans quelque écrit, généralement dans ma correspondance privée, je dois surmonter des réticences qui ne cessent de croître au fil des jours. Mon sentiment est que les relations que je nouai au début des années 60 sont closes dans leur dernier aboutissement. J’étais venu vers lui sur une recommandation émanant de l’entourage d’André Breton à Paris. Pierre Molinier avait manifestement sa place dans la constellation surréaliste, une place, quoique excentrée du fait qu’il vivait en province, et je n’ai jamais entendu personne dans ce milieu de référence mettre en cause ni sa conduite ni son art. Quarante  ans plus tard, quand j’entends d’autres témoins parler de lui, qu’il s’agisse, par exemple, de Jean-Pierre Bouyxou qui l’a fréquenté de beaucoup plus près que moi et pendant beaucoup plus longtemps ou, à l’autre extrémité du spectre, de Jean-Luc Mercié qui détient en revanche un corpus de documents d’une considérable ampleur et d’une exceptionnelle richesse, non seulement je me sens dépourvu d’autorité dans ce qu’expose ma parole, mais encore j’éprouve un sentiment d’effacement. L’effacement même du surréalisme tel qu’il se produit et se développe sourdement dans les débats sur le peintre disparu dont on fait le précurseur de pratiques artistiques – et corporelles – qu’il n’a pas connues et qui, peu ou prou, ressortissent de ce qu’on appelle, le mot étant d’ailleurs des plus malheureux, le courant de la « désublimation » . Mais qu’est-ce qui n’est pas malheureux en ce temps ?

© Henri MaccheroniOr, me voici en regard d’un reportage photographique qui me restitue soudain une part de la présence de Pierre Molinier, peu de temps avant sa mort, dans une époque où je ne le voyais plus que de loin en loin. L’émotion est forte, presque poignante, d’autant plus intense, sans nul doute, que ses images, en principe documentaires, avouent une fragilité exceptionnelle, celle d’une improvisation qui continue de les faire trembler sous nos yeux. Un vivant a été saisi ici dans son aspect momentané,  mais non fixé. Les conditions très particulières dans lesquelles eurent lieu ces prises de vue les enrichissent d’une précarité qui conteste leur valeur documentaire et, cependant, pourrait-on dire, en sublime le projet.

Lorsque Henri Maccheroni, ce 8 août 1973, se rend à l’atelier du Grenier saint Pierre, il est un peintre confirmé à qui la série non close des photographies d’un sexe de femme vaudra peu à peu une notoriété de bon aloi dont Molinier est parmi les premiers avertis. Ce dernier, de son côté, vient de délaisser la peinture pour ne plus se consacrer, jusqu’à sa mort, qu’à des montages photographiques qui sont l’aboutissement d’une très longue pratique. Même si la plupart des grands peintres utilisent depuis longtemps la photographie à titres divers et souvent d’une manière occulte ou détournée, pour ne pas dire honteuse, même si certains éditeurs d’art ont l’audace de lui consacrer des albums ou elle  fait son apparition aux cimaises de quelques galeries d’art, la controverse sur son statut, qui date de Delacroix, au moins n’est pas éteinte. Pour populaire qu’il soit, ou de ce fait même, ce mode d’invention des images n’a fait qu’une entrée tardive et fort timide dans les écoles des beaux-arts. Au début des années 70, la cote des photos sur le marché de l’art reste encore des plus modestes. Ainsi, les deux hommes qui se rencontrent ce jour-là ne partagent-ils pas seulement le même champ artistique, ils ont aussi en commun la nuance de transgression qui s’attache encore pour un artiste plasticien à l’élaboration  d’images photographiques, a fortiori si ces images, érotiques, relèvent de l’essentiel, car il est clair que la fonction première d’un appareil photographique est de servir notre plaisir de voyeurs, voire, cadrage aidant, de fétichistes. L’échange entre l’aîné et le cadet – une génération les sépare – ne peut-être qu’intense et, à proportion, intimidant pour le moins âgé, de surcroît accompagné de sa jeune femme.

A cela il convient d’ajouter l’espace particulier à l’extrême – la chambre-atelier de Molinier – où a lieu la rencontre. L’endroit et jusqu’à l’air qu’on y respire est saturé de désir et hanté des figures qu’il engendre. Remodelés, peints et, pour ainsi dire, fardés par le peintre, des mannequins ponctuent l’enclos de la chambre en y dressant soudain la figure immobile, hiératique, d’une surprise extasiée dont le visiteur partage bientôt la suffocante stupeur. Le maître des lieux, enfin, exhibe en se travestissant l’ultime modèle de toutes ces représentations. Il enserre son corps dans des parures érotiques pour que monte au jour la vibration de féminité qui hante la nuit intime de sa chair. Cette métamorphose, qui tient pourtant beaucoup de cérémonial magique – les mains qui ajustent le serre-taille ou les escarpins à haut talon sont animés d’une fièvre méticuleuse – se produit sous des commentaires d’une exubérante familiarité que ne suspend que le surgissement de l’androgyne accompli. Et pour quel silence !  

© Henri MaccheroniDans de telles conditions, il a fallu à Henri Maccheroni beaucoup d’audace ingénue et un tel abandon au sentiment de l’urgence pour solliciter l’autorisation de prendre des photographies. A ma connaissance, le cas est unique et je me demande bien quel pressentiment obscur a pu conduire Molinier à donner, non sans l’avoir négocié, son consentement à une telle exception, c’est-à-dire  à laisser de lui et de son environnement une suite d’images sans apprêts, non conformées à son rêve et, pour ainsi dire, échappées au cadre des miroirs de l’auto-érotisme en acte  et en œuvre. Quant à Henri Maccheroni, tout porte à croire qu’il n’avait guère le loisir d’évaluer la gravité de son projet. Dans la certitude qu’il fallait préserver l’empreinte de ce moment entre tous privilégié, et même happé par son caractère exceptionnel, il était surtout pressé par le temps. La lumière, que la chambre recevait par une haute croisée, baissait. C’est ce caractère ultime, de l’invraisemblable intervalle qui sépare la proie de l’ombre, que sont chargées ces images ; elles laissent surgir le profil perdu qui tremble au-delà de la simple lisibilité documentaire. Il va de soi qu’il était hors de question d’exiger qu’il pose. Il ne consent qu’à être lui-même car il n’a jamais pu se résoudre à coïncider avec aucun rôle. Là, je le retrouve dans sa dimension surréaliste qui fut celle de nos rencontres. 

Si, pour ceux-là qui en exploitent quelques trouvailles avec une arrogante et partiale efficacité, le surréalisme constitue encore une menace qu’il s’agit d’exorciser, quitte à ce que ce soit par les arguments les moins pertinents, c’est que ce mouvement annonciateur de révolution a dénoncé radicalement le statut d’artiste et l’usage paradoxal et frauduleux qu’en font les institutions. Dans le témoignage photographique d’Henri Maccheroni se dresse avec éclat la preuve que jusqu’au bout Molinier a refusé de se laisser statufier. Mais cela ne saurait suffire à le rattacher à la vague de renonciation au futur qui est l’un des  caractères les plus constants de l’idéologie de ce temps. Du fait, plus qu’aucun art analogique la photographie évoque une mise en présence du modèle et de l’opérateur – cela même qui charge d’intensité l’image érotique – elle nous rappelle que la rencontre fut un moment éphémère et désormais révolu, nous ramène au sentiment de la fugacité du temps et comporte toujours une nuance ou un avant de mort. Quand il s’agit, comme c’est le cas ici, de la représentation d’un homme dont le décès date de trente ans, le léger tremblé, la subtile atténuation de ses traits, les inscrit dans le pressentiment de sa disparition prochaine. Cet aspect du reportage d’ Henri Maccheroni eut peut-être bien amusé Molinier, familier qu’il était de l’image de sa propre mort au point d’en avoir fait l’un de ses fantasmes narcissiques privilégiés qui donna finalement sa forme à son suicide sans en constituer la cause. Il convient ici d’établir une distinction entre l’image et l’acte. Ces représentations de soi dans la mort demeurent dans le champ de la fantaisie. Ce sont encore des travestissements et, de ce point de vue, de telles images appartiennent d’abord au même registre que les transfigurations érotiques de l’artiste. Elles participent du même emportement de vie, elles défient et même nient la mort plus qu’elles ne la préparent, car la mort est très exactement ce qui fait que nous ne pourrons ni nous contempler en notre état final ni nous recueillir sur notre propre tombe. Molinier fut conduit à son geste ultime quand il lui apparut que l’avenir soudain se refermait devant lui en un mur infranchissable. Quant à moi, je l’ai connu assez soucieux d’un au-delà de soi pour désirer avec ténacité la réalisation d’un livre qui eut enveloppé et conservé la somme de son œuvre. Il était animé de l’exigence d’excéder toute limite.

© Henri MaccheroniC’est pourquoi, à regarder cet ensemble de photographies, on ne peut être que profondément ému par le saisissant contraste qui, à la fragilité de l’homme agité par sa propre parole, oppose la  permanence troublante de ses idoles dont l’hiératisme fait perdurer le frémissement du désir. En regard de l’énigmatique attente de leur sourire d’offrande, la question de savoir si Molinier fut ou non un grand artiste, ou même seulement un artiste plus ou moins talentueux ou méritant, est dérisoire, car on touche aux limites de cette notion. Les objets qu’il laisse derrière lui sont d’un intransigeant mauvais goût, sans même la qualité humorale qui permettrait  de les classer en hâte dans la catégorie pornographique. Ils n’ont pour projet ni de satisfaire aux normes définies par la tradition ni de promettre par quelque bouleversement incongru la continuation d’une Histoire de l’Art  dont l’unité ne cesse de perdre de son évidence, encore moins de s’offrir à la consommation, n’intéresserait-elle que nos plus scabreux penchants. Ils sont des objets magiques. Quand on dit de  Molinier qu’il fut un fétichiste – qualitatif que lui-même revendiquait – il ne faut pas s’arrêter avec timidité  à l’acception aujourd’hui courante et réductrice du terme, mais lui restituer sa signification initiale. Comme on le voit au fil de ce reportage, les figures qui peuplaient l’environnement immédiat de Molinier sont des fétiches, des idoles où Molinier, dans le temps même où il les a façonnés, a transfusé sa propre substance vitale et dont émane encore une occulte et troublante vibration. L’accent de provocation qui s’en dégage prive notre perception de toute stabilité et la fait osciller sans nous permettre de choisir entre la poupée, mais une manipulation familière serait impropre, la statue, mais il y aurait excès d’expression, et le mannequin, mais la puissance onirique resterait trop intense. Le signe ici en une indissoluble union épouse la chose pour accomplir une très lointaine promesse de présence.

Pour ne pas s’embourber dans les nébulosités d’une métaphysique douteuse, il faut se rappeler qu’en consentant à se laisser photographier, Molinier avait posé une condition : Henri Maccheroni et Janine, sa jeune femme, figureraient aussi sur les photographies, de sorte qu’aujourd’hui nous avons le bonheur de pouvoir contempler une figure féminine au centre de cet étrange univers. Je regarde ce clair visage au modelé classique où affleurent les émotions dans leur vivacité native. Voici que les yeux s’ouvrent comme s’il leur appartenait de faire toute la lumière en ce monde que gagne la pénombre. Là, le regard se détourne et les paupières s’abaissent sous un front pensif. La pose est d’une odalisque à la sensualité retenue. Puis, deux doigts sous le menton, le visage commence à se relever, de nouveau source de lumière. La lèvre encore gonflée d’une moue dubitative ébauche un sourire, la narine palpite aux abords de la clairière des fées et les yeux attentifs s’embuent au seuil d’une reconnaissance secrète. A la fin survient un sourire réconcilié encore empreint d’une timidité d’enfant.

Celle qui toujours resplendissante est passée, par une rêverie silencieuse, d’un effarement immobile à la lente caresse d’un plaisir ludique, n’est venue en ces lieux que pour en révéler le profond principe. Sans cette nouvelle Ariane, jamais peut-être Henri Maccheroni n’eut franchit le seuil de la chair si souvent scruté pour parvenir au cœur de la féminité dont chaque objet ici concrétisait l’écho et dont les miroirs inlassables recueillaient la présence fondatrice.

Jacques Abeille

© Henri Maccheroni 
© Henri Maccheroni 
© Henri Maccheroni 
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© Henri Maccheroni 
© Henri Maccheroni 

 

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