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Laurent Bochet - A table!

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Laurent Bochet - A table!
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of Laurent Bochet

Private Chronicle

A table!

Sur la table de la cuisine.
Le féminisme a connu ses heures de gloire au début des années 70. Pas très surprenant à la réflexion. Indépendamment des revendications légitimes sur l’avortement et le droit des femmes à disposer de leur corps, les militantes sont confrontées à partir de la fin des années 60 aux années noires de l’histoire du ménage domestique. Manteaux afghans, poufs marocains, tapis libanais, écharpes indiennes, fleurs décomposées, sandales africaines, pieds crasseux, poussières de haschich, c’est Woodstock puissance mille pour des milliards d’acariens hilares, un cauchemar pour aspirateurs asthmatiques, une mission impossible pour lessives poussives.

En 1970, le MLF épargnera le ripicephalus et son cousin le psoropte et s’attaquera à l’homme. Nous nous sommes croisé pour la deuxième fois dans l’escalier, entre le cinquième et le sixième étage. Je portais un carton importable, gorgé de livres, et commençait à sentir l’oxygène se raréfier avec l’altitude. Alors que je cherchais mon second souffle, le deuxième sexe est tombé du carton mal fermé. Elle stoppa net pour secourir Simone de Beauvoir avant de reprendre sa descente, portée par ses jambes de gazelle en pattes d’éléphant, les mains vides et les yeux verts. J’étais venu faire don de mes deux bras et de ma colonne vertébrale pour quelques heures. C’était une amie d’amis. Birgitt avait quitté Berlin Ouest pour venir étudier le français et la philo dans une chambre au sixième étage sans ascenseur. J’avais trop chaud, nous étions en 1974, début septembre, peu après l’ouverture de la chasse aux nouvelles locataires du quartier dont j’espérais une reconnaissance physique en échange de mes efforts physiques. Il ne fallait pas rater la fin de l’été à Paris, la grande époque des migrations universitaires.

© Laurent BochetA partir de la rentrée, c’était une autre histoire. J’avais très très envie de revoir Birgitt. Oui, oui, d’accord, d’accord, me répondit-elle en doublant les mots comme pour enrichir sa réponse, curieux réflexe conditionné qui s’acquiert avec le manque de vocabulaire dans une langue étrangère. Ok, ok. Je montais tous les jours les six étages qui me séparaient d’elle et de ses idées. J’apportais du raisin, elle n’était pas très fleurs pour l’époque. Féministe croyante et pratiquante, Birgitt gardait ses chaussettes de tennis pour faire l’amour. C’était pour elle un acte politique intime, une manière de revendiquer son combat pour l’égalité des sexes. Elle me rappelait alors les adolescentes innocentes à moitié nues de David Hamilton, le prince de l’érotisme forestier en contre-jour. Mais avant de passer aux choses sérieuses avec Birgitt, je devais l’écouter parler pendant des heures dans un français approximatif de choses encore plus sérieuses comme de la guerre du Vietnam, de Sartre qu’elle prononçait SartRRR, ce qui le rendait encore plus effrayant que son strabisme, du droit à l’avortement, de la dégradation de l’image de la femme à travers la pornographie et la publicité sexiste, du travail ménager non rémunéré, des manifestations dans lesquelles des femmes brûlaient leur soutien-gorge, évocation qui avait pour effet de commencer à faire redescendre le centre de gravité de la conversation vers ma ceinture. C’était le moment de mettre un 33 tours des Pink Floyd sur le tourne-disque Gründig dont la qualité de son mono était à coup sûr une des causes de la terrible dépression de Syd Barrett. Après, je fumais une cigarette et Birgitt mangeait du camembert.

Que sont devenues les féministes après la bataille ? Mamans, ministres, lesbiennes, terroristes révolutionnaires. J’imagine Birgitt rentrée en Allemagne en 1975, devenant bonne copine d’Ulrike Meinhof, rejoignant la bande à Baader comme ça, comme on s’inscrirait dans un bataillon de majorettes parce que sa meilleure amie y est, complice de l’enlèvement d’Hans Martin Schleyer, le patron des patrons allemands retrouvé avec une balle dans la tête dans le coffre d’une voiture le 19 octobre 1977 à Mulhouse, arrêtée, condamnée, entamant une grève de la faim dans son quartier de haute sécurité. Je savais que notre histoire serait brève. Tous les garçons et les filles de mon âge se promenaient dans la rue deux par deux, mais rarement plus de deux semaines avec le ou la même. Je me demandais ce qui me pousserait vers la sortie, qui se lasserait en premier, qui prendrait l’initiative, elle ou moi, elle forcément, un matin elle me dirait au revoir c’était bien mais c’est fini maintenant j’ai pas le temps je ne t’aime pas mais on peut continuer à se voir si tu veux tu es gentil merci pour le déménagement on se reverra dans le quartier de toute façon donc à bientôt et si tu y penses merci de me rendre le disque de Lou Reed tu sais celui-là, too too-doo too-doo too too-doo too too-doo too-doo - Ca ne se passerait pas tout à fait comme ça, un soir, pourquoi, je ne sais pas, j’ai insisté pour que l’on aille chez moi - chez ma mère plus exactement. Pour changer. Dans l’entrée, je n’ai pas allumé, pas bougé tout de suite, pas dit pourquoi. J’ai embrassé Birgitt avant qu’elle ne me demande tout bas si ma mère était là, j’ai plongé avec elle dans le noir du couloir, j’ai fait glisser son sous-pull d’un coup sec le long de ses bras, déclenchant une gerbe d’étincelles d’électricité statiques comme un minuscule feu d’artifice d’appartement. Elle a tiré sur mon jean et moi sur le sien. Elle a gardé ses chaussettes. J’ai senti le carrelage froid sous mes pieds nus, les miettes de pain, jusque-là tout allait bien. Je l’ai poussée contre la table de la cuisine, allonge-toi, lui ai-je dit à l’oreille. Tout est allé très vite et très lentement à la fois, elle s’est dégagée de moi pour allumer la lumière qui a jailli du plafonnier orange, a regardé la cuisine, la table, les couverts en plastique rouge, les torchons humides, le frigidaire qui était un frigidaire, puis a ramassé ses affaires avant de claquer la porte sur notre histoire. Evidemment, plaquer une féministe maoïste à poil sur une table de cuisine en formica, c’est pas gagné. Dommage.

Ghislain de Villoutreys

© Laurent Bochet
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